Nos errements technologiques emportent des vies chaque jour en France

par Yann Chevalier et Jérôme Faul

En Corée du Sud, une « météo du virus » est mise à disposition des citoyens. Chacun peut la consulter via une application ou peut s'abonner à une notification par SMS. Il devient ainsi plus aisé d'adapter son degré de confinement à l'exposition au virus de son quartier.

En Corée du Sud, une « météo du virus » est mise à disposition des citoyens. Chacun peut la consulter via une application ou peut s’abonner à une notification par SMS. Il devient ainsi plus aisé d’adapter son degré de confinement à l’exposition au virus de son quartier. (Crédits : Regis Duvignau)

OPINION. Alors que les exemples de Singapour et d’Israël montrent que les applications de tracing comme StopCovid sont peu efficaces, l’utilisation de la technologie est-elle une peine perdue pour la lutte contre le Covid-19 ? Non, il existe d’autres solutions que la France devrait envisager. Par Yann Chevalier, CEO d’Intersec, et Jérôme Faul, Managing Partner d’Innovacom.

Alors que la date du 11 mai se rapproche, l’organisation du déconfinement soulève chaque jour son lot de difficultés et de défis à relever. L’application « Stop Covid » sur laquelle le gouvernement travaille d’arrache-pied figure au rang de ces priorités. Destinée à permettre un déconfinement dans les meilleures conditions, « Stop Covid » pourra être téléchargée par chacun de nous sur son portable, sur la base du volontariat et de manière anonymisée. Mais si le gouvernement semble avoir remporté la bataille de l’opinion sur le recours à cette l’application, il lui reste encore à démontrer que son utilisation sauvera des vies et à préciser de quelle stratégie l’application sera un rouage comme l’a rappelé la CNIL dans son avis rendu dimanche matin.

Les « StopCovid » singapourien et israélien peu efficaces

Hélas, on estime que l’application singapourienne TraceTogether ne met en lumière que 3% à 5% des contaminations d’un patient infecté vers un patient sain. La faute à un taux de téléchargement trop faible (un sixième de la population), réservé aux seuls détenteurs d’un smartphone (77% de la population environ en France) et à un obstacle psychologique à se déclarer malade sur l’application, les personnes touchées n’étant pas sûres de la façon dont l’information de leur état sera utilisée dans la stratégie de prévention, voire s’interrogent sur les conséquences liées (en matière d’accès aux transports en commun, souscription à un crédit immobilier, etc.). On peut aisément imaginer que le taux d’efficacité tombe à 1% ou 2% dans un contexte moins discipliné comme en France.

De son côté, Israël, que l’on étudiait avec attention au début de l’épidémie et qui a fait d’une application comparable son fer de lance dans la lutte contre le virus, est sous pression de l’opinion publique. Les émissions de télévision trouvent chaque jour de nouvelles anecdotes qui montrent les limites aberrantes du système : les livreurs de pizza voient leur application repérer une dizaine de téléphones de résidents à chaque fois qu’ils rentrent dans une copropriété. Sans jamais être en contact avec les occupants, il suffit que l’un d’entre eux soit malade pour que le livreur lui-même soit considéré comme malade et que son application « contamine » celles des autres résidents. Dans un pays qui utilise la technologie de façon contraignante, cela pousse une fraction importante de la population à une quarantaine injustifiée.

Face à ces mésaventures, certains gouvernements abandonnent. Les Pays-Bas viennent ainsi de renoncer au développement de l’application. En cause ? Des problématiques techniques. Il faut la coopération de Google (pour le système Android) et Apple (pour iOS) pour que les données Bluetooth parviennent à l’application en permanence. Cela nécessite une mise à jour de l’ensemble du parc de smartphones. Les deux géants américains proposent de créer un système natif dans leur OS qui créera une base de contacts fréquentés. Libre ensuite à chaque utilisateur de télécharger une application gouvernementale qui en fera usage, ou pas… L’accaparation potentielle de nos relations privées dans le monde physique par les GAFA est une ligne rouge supplémentaire à laquelle certains gouvernements européens commencent à opposer une fin de non-recevoir.

Une « météo » de la circulation du virus, comme en Corée du Sud ?

Alors, l’utilisation de la technologie est-elle une peine perdue ? Non, et paradoxalement il suffit de se tourner vers les pays qui maîtrisent le mieux l’épidémie pour trouver les solutions. La Corée du Sud, en particulier, pays démocratique d’Asie du Sud-Est, a développé une stratégie basée sur un pilier sanitaire et un pilier technologique. Le pilier sanitaire est élémentaire : utilisation systématique de masques, gel hydroalcoolique à profusion, télétravail, distanciation sociale, restriction des déplacements, et surtout utilisation systématique et à grande échelle de tests de dépistage afin de casser les chaînes de contagion. Le pilier technologique est, par ailleurs, instructif.

Les données de géolocalisation sont utilisées mais pas pour tracer les contacts (c’est d’ailleurs technologiquement impossible sur la base de la géolocalisation quelle qu’en soit la source). Une météo de la circulation du virus est constituée et mise à jour par les autorités. Les données de géolocalisation des personnes infectées sont extraites chaque jour par les opérateurs de télécommunications afin de reconstituer leurs parcours et ce de façon complètement anonymisée. Chaque quartier reçoit ainsi un score, évolutif, en fonction de sa fréquentation par des personnes malades au cours des deux dernières semaines. Les autorités sanitaires cartographient ainsi, à la fois grâce à des informations calculées automatiquement par des algorithmes mais aussi grâce à des compléments et rectifications décidés par des humains, l’ensemble du pays.

Mieux impliquer les opérateurs télécoms

Fort de cette base de connaissance publique établie par l’Etat au moyen de données récoltées auprès des mal ades et aussitôt anonymisées (on ne garde jamais l’identité des points de localisation relevés), une « météo du virus » est mise à disposition des citoyens. Chacun peut la consulter via une application ou peut s’abonner à une notification par SMS. Il devient ainsi plus aisé d’adapter son degré de confinement à l’exposition au virus de son quartier. De même, les autorités repèrent très en amont des clusters et peuvent décider de mesures de confinement, couvre-feu, ou fermetures administratives de magasin ou lieux publics.

La Corée du Sud rapporte actuellement moins de 20 nouveaux cas par jour et le nombre de morts est resté inférieur à 300 au total depuis le début de la pandémie. Alors pourquoi ne mettons-nous pas au sein de l’Union Européenne des moyens sanitaires et technologiques similaires ? Nos opérateurs de télécommunications ont montré récemment qu’ils disposaient de la technologie pour procéder aux relevés anonymes. Il serait opportun de s’en saisir et de les exploiter de façon systématique pour sortir au mieux et au plus vite de cette épidémie que l’on a déjà trop tardé à tenter d’endiguer.

Source de l’article :

latribune.fr